Pseudonymisation ou anonymisation : ce que le RGPD change pour l'IA
On emploie souvent les deux mots l'un pour l'autre, mais au regard du RGPD ils mènent à des obligations très différentes. Si vous choisissez comment confier des documents à une IA, la distinction compte plus que n'importe quelle promesse d'éditeur.
- L'anonymisation supprime toute possibilité raisonnable d'identifier une personne, pour qui que ce soit. Les données anonymes sortent du RGPD, mais une vraie anonymisation est difficile et détruit l'essentiel de la valeur d'un document de travail.
- La pseudonymisation remplace les identifiants par des codes et conserve la clé à part. Pour qui détient la clé, les données restent des données personnelles au sens du RGPD (considérant 26).
- Le RGPD cite expressément la pseudonymisation comme mesure de protection (protection des données dès la conception, sécurité du traitement : articles 25 et 32).
- Pour le travail avec une IA, la pseudonymisation est le choix praticable : l'IA raisonne sur des codes cohérents et vous remettez les vraies valeurs sur votre poste. La clé ne doit jamais voyager avec les données.
Cet article expose des principes généraux et ne vaut pas avis juridique.
Deux définitions
L'anonymisation transforme les données de sorte que la personne à laquelle elles se rapportent ne puisse plus être identifiée, par qui que ce soit, par aucun moyen raisonnablement susceptible d'être utilisé. L'avis de référence des autorités européennes de protection des données sur le sujet (groupe de travail « Article 29 », avis 05/2014) l'éprouve contre trois risques : isoler une personne, relier des enregistrements concernant la même personne, et déduire des informations sur elle. Si aucun de ces trois n'est raisonnablement possible, les données sont anonymes, et le RGPD ne s'y applique plus.
La pseudonymisation est définie à l'article 4, point 5, du RGPD : un traitement après lequel les données « ne peuvent plus être attribuées à une personne concernée précise sans avoir recours à des informations supplémentaires », ces informations supplémentaires (la clé) étant conservées séparément et protégées. « Ghizlane Ouarzazi » devient NOM-001 ; la table qui relie NOM-001 à Ghizlane Ouarzazi, c'est la clé.
La différence qui compte : qui détient la clé
Le considérant 26 du RGPD est explicite : des données pseudonymisées qui pourraient être attribuées à une personne à l'aide d'informations supplémentaires doivent être considérées comme des informations sur une personne identifiable. Autrement dit, pour l'organisation qui détient la clé, les données pseudonymisées restent des données personnelles. Toutes les obligations habituelles continuent de s'appliquer.
La situation d'un destinataire qui n'a jamais la clé est plus nuancée. Le 4 septembre 2025, dans l'arrêt Contrôleur européen de la protection des données c. Conseil de résolution unique (C-413/23 P), la Cour de justice de l'Union européenne a jugé que des données pseudonymisées ne constituent pas des données personnelles « dans tous les cas et pour toute personne » : tout dépend de ce que ce destinataire peut raisonnablement mettre en œuvre pour réidentifier les personnes concernées, tandis que les obligations du responsable du traitement s'apprécient de son propre point de vue. Les lignes directrices 01/2025 du Comité européen de la protection des données (CEPD) sur la pseudonymisation, adoptées le 16 janvier 2025 dans une version soumise à consultation, décrivent aussi comment la pseudonymisation réduit le risque quand elle est bien faite, la clé tenue hors de portée de ceux qui reçoivent les données. Le volet RGPD de l'Omnibus numérique (COM(2025) 837), qui ajouterait une disposition sur la pseudonymisation, était encore en négociation en octobre 2026.
La leçon pratique pour l'usage de l'IA est simple : la protection vient de l'endroit où se trouve la clé. Si la clé voyage avec les données, ou se trouve chez le fournisseur d'IA, la pseudonymisation protège très peu. Si la clé ne quitte jamais votre ordinateur, le fournisseur d'IA reçoit des codes qu'il n'a aucun moyen raisonnable d'inverser.
Pourquoi le RGPD encourage la pseudonymisation
La pseudonymisation n'est pas une échappatoire ; le règlement la cite comme une bonne pratique. L'article 25 (protection des données dès la conception et par défaut) et l'article 32 (sécurité du traitement) la mentionnent tous deux comme une mesure appropriée. Elle fait aussi partie des éléments qui peuvent rendre un traitement ultérieur compatible avec la finalité d'origine. Les régulateurs la traitent comme un moyen de réduire le risque tout en gardant les données utilisables.
Les avocats français ont désormais une recommandation de leur propre profession : le guide du CNB sur la déontologie et l'intelligence artificielle (avril 2026) recommande de « pseudonymiser ou anonymiser systématiquement les données avant toute utilisation d'un outil d'IA générative », en prévenant que la pseudonymisation ne s'applique pas à toutes les tâches. Au Maroc, la loi 09-08 s'applique au traitement fait au moyen d'un outil d'IA comme à tout autre, et son décret d'application demande déjà que les données transmises à un tiers à des fins statistiques ou de recherche soient « rendues anonymes ou codées » (décret n° 2-09-165, article 31).
Pourquoi l'anonymisation est le mauvais outil pour travailler avec une IA
L'anonymisation paraît plus sûre, et pour publier des statistiques elle l'est souvent. Pour le travail quotidien avec une IA, elle échoue sur trois points :
- Elle est difficile à obtenir sur des documents. Le texte libre fourmille d'identifiants indirects. Une étude connue de Latanya Sweeney a montré qu'une large majorité des Américains pouvaient être identifiés de façon unique par leur seul code postal, leur sexe et leur date de naissance. Un contrat ou un dossier RH en contient bien davantage.
- Elle détruit le raisonnement. Si chaque personne devient « [CAVIARDÉ] », l'IA ne distingue plus l'acheteur du vendeur, ni le salarié de son responsable.
- C'est un aller sans retour. Vous avez besoin du résultat avec les vrais noms. Un résultat anonymisé doit être repris à la main avant d'être utilisable.
Une pseudonymisation bien faite pour l'IA
Pour que la pseudonymisation tienne quand vous utilisez Claude, ChatGPT, Gemini ou Copilot, quatre conditions comptent :
| Condition | Pourquoi |
|---|---|
| La clé reste de votre côté | Sur le poste, ou sur le partage de fichiers de votre organisation, jamais chez le fournisseur d'IA ni chez l'éditeur de l'outil. |
| Les codes sont cohérents sur tout le dossier | La même personne doit être NOM-001 dans toutes les pièces, sinon l'IA prendra une personne pour plusieurs. |
| Les identifiants indirects sont traités | Fonctions, événements rares, dates et lieux sont signalés et, si besoin, généralisés. |
| Le décodage se fait sur le poste | Les vraies valeurs reviennent dans le résultat de l'IA sur votre machine : elles ne transitent jamais en clair. |
Hidden Tokens repose exactement sur ces quatre conditions, et y ajoute un journal local de ce que l'IA a reçu, pour que vous puissiez le prouver. Mais ces critères valent pour tout outil que vous évaluez : demandez où vit la clé, et vous saurez l'essentiel de ce qu'il vous faut savoir.
En résumé
L'anonymisation fait sortir les données du RGPD, mais les rend presque inutilisables pour le travail avec une IA. La pseudonymisation les laisse dans le RGPD (et, au Maroc, dans le champ de la loi 09-08), mais, avec une clé gardée sur le poste, le fournisseur d'IA ne voit jamais que des codes. Pour les organisations qui veulent la productivité de l'IA générative sans livrer l'identité de leurs clients, la pseudonymisation avec une clé locale est le juste milieu praticable. Voir aussi comment utiliser ChatGPT ou Claude avec des données clients.
Sources : RGPD, considérant 26 et articles 4 (point 5), 25 et 32 ; groupe de travail « Article 29 », avis 05/2014 sur les techniques d'anonymisation ; CEPD, lignes directrices 01/2025 sur la pseudonymisation (version soumise à consultation) ; CJUE, 4 septembre 2025, C-413/23 P ; Commission européenne, COM(2025) 837 ; CNB, La déontologie et l'intelligence artificielle, avril 2026 ; loi n° 09-08 et décret n° 2-09-165, article 31 ; L. Sweeney, travaux sur la réidentification par code postal, sexe et date de naissance. Détail et liens dans notre rapport État de la confidentialité de l'IA 2026.
Questions fréquentes
Des données pseudonymisées sont-elles des données personnelles ?
Pour l'organisation qui détient la clé, oui : le RGPD traite les données qu'on peut rattacher à une personne à l'aide d'informations supplémentaires comme des informations sur une personne identifiable (considérant 26). Savoir si elles sont des données personnelles pour un destinataire qui n'a aucun moyen de réidentifier est une autre question, que la Cour de justice de l'Union européenne a tranchée le 4 septembre 2025 (CEPD c. CRU, C-413/23 P). Demandez conseil pour votre propre situation.
Remplacer les noms par des codes suffit-il à anonymiser un document ?
En général, non. Des indices indirects comme une fonction, un employeur, une date de naissance ou un événement rare peuvent identifier quelqu'un sans son nom. C'est pourquoi un bon outil de pseudonymisation signale aussi les identifiants indirects, et pourquoi le résultat doit être traité comme pseudonymisé plutôt que comme anonyme. Le guide du CNB d'avril 2026 le rappelle : une personne peut être réidentifiée par recoupement.
Pourquoi ne pas tout anonymiser avant d'utiliser l'IA ?
Parce que vous avez besoin des noms ensuite. Une note ou un tableur produit sur des données anonymes ne peut pas être rendu au client sans que quelqu'un réinsère chaque valeur à la main. La pseudonymisation avec une clé locale laisse l'IA travailler sur des codes et remet les vraies valeurs automatiquement.
La pseudonymisation rend-elle mon usage de l'IA conforme au RGPD ?
C'est une garantie reconnue, qui réduit nettement le risque, mais la conformité dépend aussi de votre base légale, de vos contrats, de votre registre et de vos autres mesures, et au Maroc des exigences de la loi 09-08. Un outil peut outiller la conformité ; il ne peut pas l'attester à votre place.